Interview 1 – Jack Cooper

Pour ce deuxième article du blog, je voudrais partager avec vous quelques informations sur l’un des personnages principaux du cycle des mémoires d’un Veilleur.


Interview n°1 de Jack Cooper
Date : Mai 2050
Cadre : écriture des mémoires qui seront référencées à la base principale et à la bibliothèque interstellaire
Lieu : Ferme Cooper – Terre
Reporteur :  Mochcouoh Tabua  – Veilleur historien
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Q : Vos amis et votre épouse vous appellent régulièrement « vieil homme », quel âge avez-vous ?
R : 135 ans…

Q : La légende raconte que vous êtes né au début du XIXème siècle, est-ce vrai ?
R : Le 6 avril 1802 pour être exact. La réponse à votre prochaine question est que j’ai quitté la Terre en 1841. Un an plus tard, je suis revenu, mais nous étions en 1960. Les voyages et les années passées loin de ma maison font que j’ai bien eu 135 ans le mois dernier…

Q : Pourquoi écrire vos mémoires ?
R : À la demande de mes enfants, Bicelmos, Charles et Bronwen qui est l’actuelle directrice de l’Ordre des Veilleurs, comme vous le savez. Tous trois pensent qu’il est nécessaire de consigner notre histoire pour les générations futures. Même Solène a passé ces derniers mois à me convaincre, par tous les moyens en sa possession, de rédiger mes mémoires. Mes petits-enfants aussi me demandent souvent de leur raconter mon passé…

Q : Que leur racontez-vous ?
R : Je ne leur raconte pas ce qui décrit dans mes mémoires, ou seulement les bons moments… Je commence souvent par leur parler de mon enfance. Je suis né ici même de Anna et Laoghaire Cooper, mes parents. Nous vivions avec mon grand-père, qui s’appelait Bicelmos, comme mon aîné… Nous n’étions pas riches, mais nous étions tellement heureux…

Q : Vous avez de réels souvenirs de cette époque ? Elle semble si lointaine.
R : Je suis devenu l’homme que je suis grâce à eux. Jamais, je ne serais devenu Veilleur sans mon grand-père et ses histoires de Lutins et autres fantasmagories comme les appelait ma mère. Si elle avait su… si elle avait pu voir toutes les choses merveilleuses que j’ai découvertes par la suite… Et mon grand-père, s’il avait pu savoir que c’est moi qui ai amené les Lutins et autres petits peuples sur la Terre, presque mille ans avant ma naissance… Mais je m’égare, reprenons au début. Je revois ma mère confectionner les fromages, tisser la laine, la tricoter ensuite pour nous faire des vêtements chauds et douillets. Elle était assise dans ce fauteuil devant le feu, près de mon père. Elle était toujours rayonnante, toujours souriante, quoi qu’il puisse se passer. Les années où les récoltes nous permettaient à peine de survivre, elle agrémentait les repas de tout ce qu’elle trouvait. Elle rallongeait la soupe autant qu’elle le pouvait. Elle préparait ce qu’elle appelait des festins en chantant et inventait des histoires pour égayer le souper afin de nous faire oublier la faim qui tiraillait notre estomac. Mon père s’occupait des champs et des animaux. Mon père a toujours refusé d’utiliser des armes à feu, le peu de chasse que nous pratiquions se faisait à l’arc. Les animaux que nous élevions nous procuraient les laitages, la laine et les œufs. Le cheval et le bœuf aidaient mon père aux champs.

Q : Pardonnez ma prochaine question, mais comment avez-vous rencontré Eyríkur ?
R : Pour moi, il était le professeur Angus Shore, un homme qui a protégé tous les peuples réfugiés sur cette planète pendant plus de 4000 ans. Cela ne change rien à ce qu’il a fait aussi bien sur Milénia qu’ici sur la Terre, mais il a aussi permis à tous ses protégés de vivre en paix et de garder un lien avec leurs racines grâce aux écoles pluriculturelles. Pour en revenir à votre question, je l’ai rencontré au détour d’une rue de Londres. Voici comment cela s’est passé :
Le professeur avait orchestré cette rencontre, il me suivait depuis que j’avais quitté la ferme après la mort de mes parents. Il prit contact avec moi de la manière la plus simple qui soit en bousculant au coin d’une rue. Je l’aidais à se lever et remis correctement ses livres, prenant soin de vérifier qu’ils n’étaient pas abîmés. Pour me remercier, il m’invita à prendre un repas chaud. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas mangé un véritable repas et je ne pus refuser cette offre. Cet homme m’intriguait aussi, j’avais lu les titres des ouvrages qui avaient chu, certains étaient les mêmes que ce que je transportais moi-même. Il m’introduisit dans une ruelle que je n’avais pas vue jusqu’à lors. Il nous mena à une porte de bois qu’il ouvrit doucement, avant de m’inviter à le précéder dans la pièce. Lorsque je franchis le seuil de la taverne, j’eus l’impression de m’être égaré dans un rêve. Je dévisageais ce vieil homme qui, venu à mes côtés, me souriait, le regard pétillant. « J’espérais bien que cet endroit vous plairait, monsieur Cooper, je vois que je ne me suis pas trompé » sont les mots qui resteront gravés dans ma mémoire à tout jamais. J’essayais de parler, mais aucun son ne sortait de ma bouche, j’étais étourdi par ce que je voyais. Un grand bar faisait face à la porte, un homme qui devait mesurer environ deux mètres cinquante s’affairait à préparer les commandes. Il y avait des tables des deux côtés de l’allée centrale. Une serveuse, d’une beauté éblouissante, courait d’une table à l’autre. Je ne me rappelle pas comment nous nous sommes retrouvés assis à celle qui se trouvait près du bar. La serveuse, dont le visage semblait entouré d’un halo de lumière, vint prendre notre commande. « Comme d’habitude, Professeur ? » Il acquiesça. « Jeune homme ? », je fus incapable de répondre. « Mettez-lui la même chose, Érine… Madame O’Brian n’a malheureusement pas eu le temps de vous préparer à ce que vous découvrez aujourd’hui. J’en suis désolé, jeune homme. Votre ferme se porte bien, ce jeune Britanéen fait des merveilles. Votre jument a donné naissance à un magnifique poulain. Elle pourra dans quelque temps prendre sa retraite, même si je doute qu’elle accepte de ne plus aider aux champs.
— Pardon de vous poser cette question, mais qui êtes-vous, comment en savez-vous autant sur moi ?
— Je suis incorrigible, trop enthousiaste, même au bout de presque quatre mille ans. Je suis le professeur Shore, cofondateur de l’ordre de Valaquenta. Je vous chaperonne depuis votre enfance, depuis que votre grand-père essaye de vous montrer des Lutins. Il n’était pas fou, il en a réellement vu dans sa jeunesse. Il est encore beaucoup trop tôt, mais vous les rencontrerez d’ici quelques années.
— Vous vous jouez de moi, monsieur ?
— Loin de moi cette idée, monsieur Cooper. Je sais que vous êtes amené à faire de grandes choses et j’aimerais vous y préparer du mieux possible. Je vois votre regard, vous êtes étonné par ce que vous voyez, mais aucunement effrayé.
— Toutes ces personnes, dit-il en faisant un tour d’horizon de la salle, d’où viennent-elles ? Elles ne vivent pas en plein cœur de Londres ?
— Quelques-unes vivent ici, mais la plupart d’entre eux habitent dans zones protégées que l’œil humain ne peut pas voir. Lorsque vous rentrerez chez vous, nous passerons par le village. Vous devez savoir que beaucoup de choses ont changé depuis votre départ.
— Que voulez-vous dire ?
— Après l’épidémie qui a décimé plus de la moitié de la population, les survivants ont abandonné le village. Pour qu’ils ne soient pas sans rien, j’ai pu faire en sorte que des réfugiés achètent leur maison. Je ne sais pas trop pourquoi tout le monde a voulu partir, je suppose que deux épidémies successives ont eu raison d’eux… J’ai mis le village sous protection, il n’existe plus pour les Humains. Votre maison aussi est sous protection. »

J’ai ensuite suivi cet homme, je suis devenu membre de l’Ordre de Valaquenta.

Q : Vous êtes ensuite devenu Veilleur ?
R : Oui, c’est bien cela. J’ai rencontré Vlad, lorsque sa corvette s’est écrasée avec à son bord Ellodagan. Vlad m’a expliqué son métier et il m’a emmené lorsqu’un vaisseau est venu le rapatrier. Ellodagan a dû rester ici, il était considéré comme disparu sur sa planète. Vlad m’a ensuite formé et nous avons parcouru une bonne partie de la galaxie à diverses époques.

Q : Quel est votre secret pour avoir une telle mémoire à votre âge ?
R : Je suis un cyborg aujourd’hui, il m’est plus facile d’avoir accès à ma mémoire… Je ne suis pas certain non plus d’être encore tout à fait humain. Le cadeau d’Eyjólfur a modifié mon être. Mes enfants ont hérité de ma longévité et de ma faculté à voir à travers les filtres… Je pense que ma mémoire a aussi été augmentée lorsque Eyjólfur m’a sondé.